Livre d’Alfred DURAND

 

 

La vie rurale dans les massifs volcaniques des Dores, du Cézallier, du Cantal et de l’Aubrac édité en 1946.

alfred Durand

Les Marchands de toile.

« Ceux-ci sont véritablement les aristocrates de l’émigration saisonnière. Leurs ancêtres sont les colporteurs ».

« Bientôt le modeste colporteur disparaît pour céder la place au marchand de toile. Le premier apparu en 1875 ; il était de Menet ( cantal ) et son exemple devait être suivi par des milliers d’imitateurs. Aucune corporation d’émigrants n’a connu autant d’engouement. Jusqu’en 1914 ils voyageaient dans toute la France avec un cheval et une voiture. Actuellement, la plupart circulent en auto et comme par le passé, ils ont des commis, jeunes gens faisant leur apprentissage. Quelques-uns ont ainsi jusqu’à vingt subordonnés et par suite vingt autos. Tout le monde loge à l’hôtel ; les femmes travaillent également et certaines sont extrêmement habiles, surtout pour la vente des toiles de luxe (linge avec jours et broderie, dentelles, etc…). La vie des marchands de toile est donc très active, mais elle ne manque ni de confort, ni de variété. Fort souvent, leur commerce est fructueux ; l’élément fondamental de leur succès, depuis 1875, est la vente à crédit : celui-ci peut atteindre trois ans. »

« D’où viennent-ils ces « chineurs » endiablés ? De l’arrondissement de Mauriac tout entier et surtout du canton de Riom, du canton de Murat (communes du Claux, de Cheylade, de Ségur ), du canton de Condat-Marcenat et de celui d’Allanche et de la commune d’Egliseneuve. Toute cette zone est dénommée « La Terre Sainte ». Ils sont 6000 environ qui partent en automobile, certaines sont véritablement somptueuses, dés fin septembre ; ils reviennent au pays en mai-juin. »

« On a peine à imaginer la quantité de toile vendue par les marchands de toile. Il est arrivé à une maison de toiles de faire plus de 40 millions d’affaires dans le seul Cantal. La toile vient du nord (Tourcoing, Roubaix) et de Voiron où une maison s’est spécialisée depuis 1723 dans la vente aux colporteurs-marchands de toile. Les draps sont achetés à Vienne, Mazamet, Lavelanet pour les cardés, et à Roubaix pour les peignés. Les fabricants eux-mêmes viennent visiter à domicile le négociant en toile ; certains ont dans la région un représentant qui, durant l’été, fait une tournée chez ses confrères. Il n’était pas rare, en 1926-1927, années faciles, de voir traiter, sur la table d’un café de Riom ou de Condat, devant un apéritif, pour plusieurs millions d’affaires…C’était alors l’âge d’or pour les marchands de toile. Certains édifièrent en quelques années de très grosses fortunes. »