Témoignage d’un grossiste

Témoignage de M. Michel Deladoeuille.

‘Ma famille et les Marchands de Toile.’

« Depuis 1928 jusqu’à sa mort en 1974 mon père a été le fournisseur de beaucoup de marchands de toile, et trois, de ses enfants, dont moi-même, l’ont rejoint dans son activité de 1948 à 1974.

Pendant toutes ces années nous avons lié des contacts et souvent beaucoup d’amitié avec celles et ceux qui pratiquaient ce métier de « Négociants-voyageurs ». En effet, au cours de ces années le métier de marchands de toile a évolué vers davantage d’articles, à savoir la confection, les articles d’ameublement y compris les meubles voire l’électroménager.

Mon père natif du Nord de la France était venu dans le Cantal, le Puy de Dôme et la Corrèze pour représenter des tissages de toile du Nord auprès des marchands de toile. Il avait alors 25 ans et, comme par hasard, en passant à Bort-les-Orgues, il s’est marié avec une fille du pays, ma mère, et s’est fixé à Bort en y montant un dépôt de gros pour les marchands de toile.

Toute l’année et, particulièrement les jours de foire à Bort (le 5 et le 20 de chaque mois) le magasin s’emplissait de marchands de toile venant s’approvisionner. Quant à ceux qui étaient en tournée au loin ils écrivaient pour passer leurs commandes qu’on expédiait par le train.

Tous les marchands de toile ne travaillaient pas d’une manière uniforme : ils le faisaient en fonction de leur personnalité et de leur envie de vivre de leur métier le plus agréablement possible. La plupart était double-actif en ce sens qu’ils avaient souvent une ferme héritée de leurs parents et qu’ils laissaient aux bons soins de leur épouse (parfois aussi de leurs vieux parents) quand ils partaient en tournée de courant octobre à courant mai.

Sans vouloir établir des catégories dans la profession on peut dire qu’il y avait plusieurs types de marchands de toile.

D’abord, jusqu’à la première moitié des années 1950 ceux qu’on appelait les « algériens », en majorité d’Egliseneuve d’Entraigues, qui partaient en Algérie pour vendre aux colons. La plupart habitait de belles villas à egliseneuve et aux alentours. En juillet-août l’hôtel Douniol réservait à mon père un salon où il exposait les plus beaux articles de ses collections, que ce soit des voilages de coton agrémentés de dentelle de Milan ou bien des tapis d’Orient. Les commandes se passaient à ce moment et nous les expédiions par bateau dés le mois d’octobre.

Les autres marchands de toile avaient une ou plusieurs tournées dans différents coins de France, soit en ville, soit en campagne. Certains avaient même un ou plusieurs commis. Soit ils reprenaient une clientèle de leur père, soit ils en créaient une en s’aidant d’un « pilote » (une personne bien en vue dans la commune visitée et qui pouvait recommander le marchand aux gens du pays. Ces pilotes recevaient une petite rémunération ou une gratification en fonction du résultat des ventes opérées). Parfois les pilotes reprenaient contact avec leur « patron » parti dans un autre secteur pour signaler un besoin d’un client ou si dans une famille une fille allait se marier et avait besoin d’un trousseau. J’ai connu certains marchands, très bons vendeurs, qui arrivaient à persuader des parents d’une fille de 4 ou 5 ans de lui constituer déjà un trousseau. Le temps que la fille se marie le trousseau arrivait à être usé, si bien que certaines filles avaient eu jusqu’à 3 trousseaux avant le mariage.

Les marchands de toile, pour la plupart, pratiquaient le crédit s’ils avaient une assise financière importante. Certains de leurs clients ( je devrais dire « clientes » parce que ce sont souvent les femmes qui achetaient pour la famille ) donnaient un petit acompte à la livraison et le reste dû s’échelonnait sur plusieurs mois, voire plusieurs années. A chaque passage du marchand le compte s’apurait et souvent repartait en fonction du nouvel achat effectué. Beaucoup de marchands payaient comptant leurs achats si on leur consentait un escompte pour « paiement comptant» ; d’autres préféraient des traites à trente ou même soixante jours.

Il y avait de très forts vendeurs notamment les quelques-uns qui se spécialisaient sur l’unique vente de la toile à drap en pièces de 65 mètres environ (de quoi faire 10 paires de draps pour un grand lit si c’était de la toile en 220 cm de large). J’ai en tête un commerçant de Marcenat qui, avec son fils et un commis arrivait à placer certaines années jusqu’à 1000 pièces de toile (de quoi faire 10 000 paires de draps) mais c’était exceptionnel…..Beaucoup se vantaient de tels exploits mais n’en réalisaient que le dixième (« on n’est jamais si bien servi que par soi-même »). Au moment des achats les marchands de toile, pas tous, avaient l’habitude de marchander parfois longuement et c’était la guerre d’usure jusqu’au contrat passé. Ce qui était dit était dit et on ne revenait pas dessus.

Le barrage de Bort avait amené une grosse population de travailleurs avec leur famille et ils étaient logés dans des cités. Certains marchands de toile se sont mis à les visiter car c’était plus proche de chez eux et ils avaient des fournisseurs à Bort, particulièrement pour la confection de vêtements de travail (l’usine Mas et l’usine Servaire).

Une fois le barrage terminé nous devions envisager de nous déplacer vers un centre plus important et ce fut Clermont-Ferrand qui fut choisi, parce que mes parents y trouvaient une facilité pour les écoles (nous étions 9 enfants) et beaucoup de marchands de toile venaient s’approvisionner sur Clermont quant ils repartaient en tournée.

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Nous avions édité des catalogues avec des tarifs d’achat et même de vente avec différents multiplicateurs selon la demande de nos clients négociants-voyageurs. En plus des visites sur place de nos clients, chaque jour nous expédiions une centaine de colis soit par le train, soit par la poste, soit par les transports routiers.

Il faut aussi que je parle de quelques « chineurs » qui tournaient sur place et qui venaient chaque jour prendre de la marchandise qu’ils essayaient de vendre dans la journée. Le lendemain matin ils payaient ce qu’ils avaient vendu et reprenaient un petit stock. Ces commerçants-ambulants n’avaient pas de trésorerie et ils vendaient moins cher que d’autres, ce qui créait une certaine animosité entre eux (dans notre magasin nous sentions cette opposition et c’était dommage pour l’esprit de corps qui ne se manifestait plus et qui allait, tout doucement, amener à la ruine cette profession). Quand le même article acheté au même prix est vendu à différents tarifs çà ne va plus. Certains marchands diffusaient ce slogan « quand on double, on fait du commerce, mais quand on triple on gagne de l’argent ». Ce mot d’ordre qui se voulait puissant était aussi la pente descendante de ce style de commerce et on oublie souvent d’en parler. De même ceux qui étaient devenus les spécialistes de ce qu’ils appelaient « des lots ». Il s’agissait d’un certain nombre d’articles de confection de bas de gamme, vendus relativement cher et qui ne supportaient pas la concurrence avec les marchands-forains qui s’approvisionnaient aux mêmes endroits.

Les marchands de toile sérieux, et c’était l’immense majorité, avaient une clientèle fidèle visitée régulièrement, parfois après l’envoi d’un avis de passage bien rédigé. Plusieurs avaient des cartes professionnelles, des lettres à en-tête dont certaines prêtaient à sourire. Par exemple ce marchand de toile de Champs sur Tarentaine qui affichait le logo suivant : une usine avec des cheminées fumantes, des camions devant la porte avec le nom que je ne dirais pas : Ets ….Champs-sur-Tarentaine prés d’Elbeuf.

On ne peut pas parler des marchands de toile sans évoquer la Foire de Bort créée par plusieurs personnes, dont mon père, en 1937, l’idée étant apparue en 1936 avec la municipalité de Bort. C’était l’occasion pendant une semaine de regrouper tous les fournisseurs de marchands de toile volontaires pour louer un stand et exposer leurs articles les plus en vue. Pour ma part, j’y ai exposé jusqu’en 1970.

Je n’ai plus suivi la profession du jour où j’ai changé de métier car il devenait impossible de s’en sortir avec mes 15 employés et le nombre toujours décroissant de marchands de toile qui n’arrivaient pas à se renouveler, d’autant que les maisons de vente par correspondance et les grandes surfaces prenaient l’ascendant sur tout le commerce.

On garde forcément une certaine nostalgie de ce genre de travail et ces relations souvent amicales et particulièrement les semaines de tournées d’été où l’on retrouvait chez eux les marchands de toile plus détendus et toujours très accueillants, de même qu’on se retrouvait le soir dans les hôtels mangeant à plusieurs à la table d’hôtes toujours bien garnie, dans une ambiance agréable si on exceptait les râleurs toujours présents partout, mais le métier n’y était pour rien ».