Témoignage d’une ancienne marchande

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décembre 2011

Rendez vous avec  une marchande de toile :

Fille , belle fille, épouse de marchand de toile.

Deux générations de cette profession  si mal connue, si méconnue,  des souvenirs et des témoignages hors du commun.

« La région que je prospectais présentait un potentiel important grâce à ses industries textiles et métallurgiques en plein essor et également l’exploitation des forêts .

Tous ces secteurs fournissaient des emplois pour les hommes et aussi pour les femmes.

Après mes parents et beaux-parents, nous avons continué à travailler dans les Vosges, la Meurthe et Moselle, la Moselle, la Haute-Saône…notre « port d’attache » était Plombières-les-Bains puis Remiremont(88).

L’histoire des marchands de toile remonte loin, on pense aux métiers variés et modestes des gens du voyage entre 1630 et 1826. (colporteurs) revue de la Haute Auvergne, article écrit par Paule E., janvier mars 2004

De 1826 à 1880 les migrants devaient se faire délivrer par les mairies un passeport pour se rendre d’un département à un  autre .

En 1947 un certificat de « bonne vie et mœurs » s’ajoutait ,  toujours délivré par les mairies.

La patente (devenue taxe professionnelle en 1975) faisait  partie des papiers à posséder et à présenter le cas échéant.

La date de départ pour « la chine » se situe autour du 20 septembre : les marchands de toile prenaient le train puis plus tard la route (quand les voitures à moteur ont été plus répandues), la plupart du temps le mari et l’épouse , quelques  fois un « commis »,  jeune de la famille, du village ou de la commune, suivait pour apprendre le métier et plus tard se mettre « à son compte ».

Dans certaines familles les enfants restaient « au pays » sous bonne garde de grands parents ou de nourrices. Dans ce cas ils allaient à l’école  communale au moins jusqu’ au certificat d’études primaires, ensuite envisageaient des études plus longues (pensionnat, école normale, ou ménagère ou  baccalauréat). La séparation était bien sûr très dure et parce qu’on la savait longue : pas certain de pouvoir revenir à Noël ou à Pâques en tout cas pas les deux…

Quelques autres familles  ou seul  le père partait pour « la chine » : la situation était aussi difficile car si  la maman restait au pays avec les enfants certes, en revanche elle devait gérer le travail de la ferme.

Arrivés sur le lieu de travail les marchands de toile attaquent  la prospection afin d’établir ou d’élargir leur clientèle d’abord à pieds afin de visiter la clientèle citadine,

Ou bien  en voiture à cheval  (embarquée par le train avec eux-mêmes ou louée sur place ) Au début du 20ème siècle, certains partaient d’Auvergne carrément avec l’attelage complet.

Ou bien en vélo.(le vélo était surtout utilisé par le commis(coulaïre) pour aller en « repérage » quelques jours avant la tournée de son patron et coller quelques affiches annonçant la venue du marchand.

A cette époque (jusqu’en 1930) les clients avaient de grands et simples besoins : des pièces de toile entière  (60 mètres)  étaient achetées .

Dans la vie de tous les jours (ville ou campagne) la lessive ne se faisait que deux fois par an : en automne et au printemps , les lits étaient nombreux, aussi les ménagères devaient avoir des armoires bien garnies !

Dans ces pièces de toile laissées sur place, elles coupaient et cousaient les draps

La toile se vendait en pièce de soixante mètres et permettait la confection d’une vingtaine de draps de lit. Les pièces existaient en 2,20m et 2 ,40 m de largeur. La toile se vendait aussi au mètre selon les besoins du client.

Plus en arrière (avant 1900/1910) les laizes étaient plus étroites car les métiers n’excédaient pas un mètre de largeur. Les draps étaient formés de deux laizes cousues en leur milieu. Lorsque le milieu du drap était usé on défaisait la couture et inversait les deux laizes !!

Le fait de venir à domicile arrangeait beaucoup de personnes (moyens de locomotion encore rares),

Ainsi les marchands de toile proposaient torchons, serviettes de toilette, linge de table ainsi que  des couvertures piquées (surtout dans les départements au climat rigoureux : l’Est, le Nord)

Des duvets, de la percale, de la finette pour chemise de femme, du satin et du chintz pour les rideaux. A une certaine époque du métier les marchands de toile  vendaient aussi des vêtements : costumes , vêtements  de travail pour hommes. Quelque fois, des machines à coudre sont vendues aux clientes habiles.

Pour tous ces produits plus « fantaisie », ils vendaient sur échantillons puis faisaient livrer le produit fini chez le client.

Etant connu de leurs hôteliers  (chaque année, ils logeaient au même endroit) ces derniers acceptaient  de réceptionner  leur marchandises .Dans ce cas les marchands de toile repassaient chez leurs clients afin de les livrer et quelques fois de vendre autre chose ! Mais sans jamais trop les « charger », un climat de confiance s’installait et il n’était pas question de duper le client ou d’abuser de sa confiance.

La vente était quasiment toujours à crédit sur  six mois, une année, quelques fois deux pour de gros achats: bien sûr que ça facilitait les affaires mais aussi les risques encourus ! La plupart des clients étaient sérieux et réguliers d’où l’importance  de savoir créer ce climat de confiance . Bien sûr aussi que certains avaient quelques fois du mal à payer les traites : les aléas de la vie, les « yeux plus gros que le ventre », la perte d’un travail (pour le mari ou la femme)

Ces derniers cas ne sont pas de mauvais payeurs.

Celui qui ne voulait pas payer trouvait toujours une bonne raison ou « un poil sur l’œuf », là c’était plus grave : le crédit accordé par le marchand de toile lors de la vente se trouvait du coup rallongé et, dans certains cas ,trop longs  et trop « tordus »,  il fallait commander l’intervention de l’huissier.

Chaque soir, en rentrant de tournée , dans sa chambre d’hôtel le marchand de toile se met « aux écritures » ! comme tout commerçant cela consiste à faire le point de la journée de travail :enregistrer les ventes, faire les commandes, remplir les traites.

Jusqu’au début du XXème siècle, certains ne savaient pas écrire (compter, si) alors ceux qui savaient les aidaient à remplir leurs cahiers .A la veillée ils se retrouvaient pour la partie de cartes et les épouses le crochet et la broderie.

Le lendemain , il fallait repartir, mais pas aux aurores : on ne dérange pas les gens trop tôt le matin .(aujourd’hui, on dirai « c’est pas vendeur ! ») donc c’est entre 11h et 14h que le travail se faisait alors que les acheteurs sont rentrés pour le déjeuner. Rendez-vous était pris souvent aussi après 18h,  après la sortie du travail. A l’usine les ouvriers faisaient les « trois huit » (huit heures consécutives le jour ou la nuit) ce qui impliquait de se mettre à leur portée.

Les dimanches et jours fériés étaient du pain béni : le mari et la femme sont disponibles avec du temps et envie de rêver ! les ventes se concrétisent essentiellement avec le couple : les femmes n’achetaient pas sans l’avis, voir l’approbation , de leur mari.

Et vient un jour ou  les enfants de clients ont grandi : il convient de leur proposer LE TROUSSEAU.

Les filles et aussi les garçons ,dans certaines familles, seront équipés de la façon suivante :

-1 ou ½ pièce de toile, +métrage pour 12 taies d’oreiller

(Remplacée plus tard par 6 ou 12 draps (selon le budget))

-12 serviettes de toilette

-2 douzaines de torchons (une douzaine : vaisselle, une douzaine :essuie-mains)

-1 service de table blanc , 12 couverts , en damassé (pour les grandes occasions : baptême, communion, mariage)

-un service de table plus ordinaire (pour « tous les jours ! »)6 ou 12 couverts

-une couverture piquée 2,40m x2,60m (pour un lit en 140)

-un édredon assorti

Ces deux derniers articles se vendaient dans l’Est, le Nord au climat rigoureux, peut-être que sur la côte ouest  ou dans le Sud, les articles équivalents étaient moins épais.

(Plus tard dans l’évolution de la profession de marchand de toile, la literie était également choisie et achetée dans le cadre du trousseau et quelques fois la chambre à coucher.)

Dans les années 1930-1937,un trousseau complet comme celui détaillé était assez répandu .Certains clients pouvaient réaliser cet achat sur un an , d’autres sur plusieurs années ,surtout s’il y avait plusieurs enfants.

Entre 1946 et 1950, les besoins et les demandes étaient grandissants mais la marchandise encore difficile à trouver.

Les années 60-70 connaissent un engouement pour les draps et parures en satin.

Egalement les marchands de toile, devenus  négociants voyageurs (1964), voient s’ouvrir d’autre gammes de produits : la vaisselle, l’argenterie compatible dans le cadre d’un trousseau, ou simplement pour que les clientes « se fassent plaisir ».

Pour effectuer nos achats, c’est en été que nous avons la visite des représentants. En effet, une fois rentré au pays en fin juin ou début juillet, il fallait faire le bilan, l’état des stock .

Certains chef d’entreprises d’usine, fabricants en linge de maison venait eux-mêmes visiter les marchands de toile en Auvergne. D’autres fabricants déléguaient à leurs représentants ceux–ci quelques fois d’origine auvergnate passaient également l’été dans leur maison de famille en Auvergne Mr Angremy aux Arbres( couvertures piquées Lestra), Mr Cornet à Marcenat (linge de maison), Mr Nicolas (Ets Hans à Gérarmer), Mr Jacquot (Ets Hacot, nord). Certains autres représentants ou fabricants vivaient à l’hôtel pendant ces deux mois d’été, c’était une source pour l’économie hôtelière locale. (ainsi à la Providence  à St-Amandin, Marthe recevaient ses habitués chaque année :Mr Jacquot…)

C’est pendant les mois de juillet et août que les fabricants proposent leurs marchandises sur échantillons .Chaque marchand de toile a des besoins différents, selon la région ou il travaille : le climat, les modes de vie, les goûts…Ainsi certaines régions préfèrent la qualité « lourde » et d’autres les grains plus fins.

Les brodeuses à la main travaillaient plus aisément les qualités plus souples.

La Foire de Bort (Bort-les-Orgues, en Corrèze) nommée un peu plus tard la Foire des Négociants Voyageurs a apporté beaucoup de modifications à la profession de Marchand de toile.

Chaque été, à la fin juillet, les fabricants textile (des Vosges, du Nord,…) exposaient leurs productions, leurs modèles. Il était alors bien plus aisé et confortable et précis de choisir les articles convenant à la clientèle de chacun.

La vaisselle et l’argenterie étaient également présentes sur les stands de la foire.

Les achats s’effectuaient donc sur les stands de la  foire-exposition : on pouvait visualiser les collections, toucher les tissus, et ainsi mieux sentir ce qui conviendrait au goût le la clientèle car le choix était vaste et varié ;

Le commerce a alors évolué très rapidement : exit les pièces de toile, fini la toile au mètre .Les draps « spéciale machine à laver » (plus légers et souvent en couleur) déjà tout confectionnés ont vite rencontré le succès auprès des femmes. Puis les parures imprimées (2 draps, 2 taies d’oreiller), puis les draps housse, puis les housses de couettes !!! Les couvertures piquées et leur édredon assorti laissent la place aux couettes en hollofil ou en duvet.

Maintenant, quelque soit la région visitée, même les plus traditionnelles, la fantaisie, la couleur, la variété vont l’emporter dans les choix de la clientèle .

La tendance des lits en 160 et 180 s’amorce : les draps deviennent plus grands.

Les meubles sont omniprésents à la Foire de Bort : les marchands de toile sont devenus les Négociants Voyageurs et proposent des meubles de cuisine, de salle à manger de chambre à coucher, de salon,  toujours de fabrication sérieuse car les NV aiment toujours autant satisfaire leur clientèle. L’électro ménager, les télévisions font aussi partie du panel proposé.

Le groupement d’achat CENTRACHAT permet à ceux qui souhaitent adhérer d’être plus compétitifs : deux filières sont proposées :linge de maison, rideaux ,décoration, literie  et meubles, salon, électro ménager.

Un autre virage s’amorce : la sédentarisation : en effet, depuis l’après guerre les négociants voyageurs ont commencé à louer ou à acheter un pied à terre dans la région prospectée.

Alors certains, plus jeunes, ou leurs enfants désireux de « continuer le métier », ont ouvert leur magasin ; il est vrai que pour le négoce des gros articles de l’équipement de la maison, c’était plus pratique .

En tout cas, ce contact avec le client, chez lui ne se rencontre nulle part ailleurs !! après avoir pris ma retraite, j’ai longtemps reçu les « vœux » de clients fidèles devenus des « amis »

La profession perdure à domicile, mais c’est une autre formule .

Il s’agit de clientèle et d’articles haut de gamme tel que  des grands hôtels, des gîtes et chambres d’hôtes, des restaurants, des établissements de Thalasso. »

Travail effectué par l’association de sauvegarde du petit patrimoine de Saint Amandin 

‘ Peiro d’orses, Peiro de demo’