Philippe ARBOS

Livre de Philippe ARBOS l’Auvergne édité en 1932.

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« Cette émigration des marchands de toile, qui part des versants ouest et Nord du Massif Cantalien, du Cézallier, des Dores, de l’Artense, est d’une ampleur exceptionnelle. Aux confins du Cézallier et de l’Artense se trouve la « Terre Sainte » des émigrants ; certaines communes y sont de l’automne au printemps, vidées du quart ou même du tiers de leur population. Ce que vendent ces émigrants ce n’est pas seulement de la toile, mais aussi des rouenneries , de la confection et, peut–on dire tout ce que le client désire. Ils représentent les Grands Magasins des campagnes où ils opèrent. On se fera une idée de ce que peut être leur trafic en sachant qu’avant la guerre ( de 14-18 donc ), alors qu’ils étaient moins nombreux et moins bien achalandés, ceux du seul département du Cantal traitaient pour 25 millions de francs d’affaires avec les courtiers des industries textiles de la France du Nord et de l’Est.

En quoi donc consistait le bénéfice de l’émigration ? C’était d’abord l’épargne de la masse de denrées que le pays aurait dû acheter ou qu’il n’aurait pas pu vendre si l’émigration n’avait réduit, pour plus de la moitié de l’année, le nombre des consommateurs. C’était ensuite l’argent liquide rapporté par les émigrants, et qui servait notamment à payer les impôts ( sous le premier empire Raymond l’évaluait dans le Puy-de-Dôme au tiers des impôts directs ) et à importer les matières de tout ordre que l’Auvergne ne produisait pas. Le revenu annuel par émigrant variait suivant les métiers ; mais il n’a jaùais été élevé, sauf pour les marchands de toile. Ce sont probablement les émigrants à temps revenus chez eux après des années d’absence qui ont apporté la contribution la plus sérieuse à la fortune du pays. Encore a-t-elle servi surtout à maintenir à haut prix la valeur de la terre que les possesseurs de quelque argent se disputaient : tel a été un des effets les plus nets de l’émigration temporaire sur la vie rurale. Un autre, et qui n’est pas négligeable, a consisté à mettre une sorte de frein à l’émigration définitive. Aujourd’hui les communes où le trafic des marchands de toile est le plus actif sont moins que les autres abandonnées par leurs habitants.

Le Cézallier doit à l’émigration temporaire ce qu’ont d’urbain Condat-en-Feniers ( 2 611 ha ; 1120 aggl. ) et Marcenat ( 2 619 ha. ; 1265 aggl.), les bourgs des marchands de toile, aux belles maisons neuves pourvues de garages, aux nombreux cafés, aux hôtels achalandés par les représentants des grosses maisons de tissus. »